Diffusion le mercredi 12 août à 9h30.
Rediffusion le dimanche 16 août à 12h10.
Il y a plus d’un mois, nous quittions la Nouvelle-Zélande pour cette mission antarctique vers la Mer de Ross à bord du navire Persévérance. Aujourd’hui nous venons de quitter l’archipel des Balleny, ces iles très peu fréquentées dont nous avons parlé dans la dernière chronique.

Thomas, l’officier navigateur et Noé, le second capitaine, nous parlent de la route prévue pour DDU, dans notre jargon polaire cela signifie Dumont d’Urville, le nom de la base française que nous souhaitons atteindre.
Nous étions très motivés pour aller rendre visite à l’équipe de DDU qui nous avait invités pour célébrer le début de l’hivernage, mais vu les conditions de glace qui ne semblaient pas vouloir libérer le passage, la sagesse nous a finalement conduits à faire demi-tour vers le glacier Mertz plus accessible à 240 km dans l’est de DDU.
Le glacier Mertz est un immense fleuve de glace qui descend de la calotte glaciaire continentale et s’écoule dans l’océan avec un débit de 10 milliards de tonnes de glace par an. Jusqu’en 2010 sa langue de glace flottante s’étendait en mer sur 160 km depuis la ligne d’échouage, mais aujourd’hui elle ne fait plus que 80 km. Car en février 2010, un immense iceberg en dérive, surnommé B9B, est venu percuter le bout de la langue de glace qui s’est brisée, générant ainsi un autre iceberg de 80 km de long sur 40 km de large avec une épaisseur moyenne de 400m.

Depuis les années 90, on peut suivre la naissance puis l’évolution des gros icebergs par imagerie satellite et on peut leur donner un nom qui caractérise l’origine géographique du vêlage. Donc le B9B, un monstre de 100 km de long coupable de la rupture du Mertz, est né en 1987 d’un vêlage de la Barrière de Ross d’où nous arrivons avec Persévérance, à plus de 2000 km dans l’Est. Il est resté échoué sur un haut-fond pendant 18 ans puis il s’est mis à dériver vers l’ouest dans le courant antarctique côtier pour finalement venir percuter en 2010 la langue du Mertz, qui était déjà fragilisée par des crevasses transverses majeures.
La zone océanique côtière située le long de la Terre Adélie, donc à l’ouest du glacier Mertz jusqu’ à la base DDU est d’un intérêt majeur. Avec la Mer de Ross et la Mer de Weddell, c‘est une des 3 seules zones autour du continent antarctique où se forme l’Antarctic Bottom Water, en français : les eaux de fond denses et froides, qui alimentent la circulation océanique mondiale qui est elle-même un facteur clef du climat de la planète. C’est également un lieu de forte biodiversité riche en production primaire de plancton.

Entre 2007 et 2016, le projet ALBION, un programme développé par l’IPEV, l’Institut Polaire Français, a permis d’y effectuer chaque année pendant l’été austral une campagne océanographique depuis l’Astrolabe, le navire ravitailleur de DDU. Et j’y ai participé. Nous avons donc été témoins directs de la rupture du glacier Mertz en février 2010 et comme nous avions pu recueillir des données avant et après cette rupture, nous avons pu documenter en détail l’impact énorme de cet événement sur la circulation des masses d’eau et la biodiversité dans le Bassin Adélie.

La falaise du Mertz s’élève à environ 35m au-dessus de la surface de l’eau. Avec la règle des 1/9 due à la densité de la glace qui est de 0.9, on en déduit que le glacier s’enfonce à environ 300m de profondeur et il flotte car les fonds marins sous la langue de glace sont à plus de 500m. Les courants qui circulent sous le glacier sont très importants à étudier car ils influencent la vitesse de fonte du glacier et génèrent une partie de l’Antarctic Bottom water déjà évoquée. Comme nous l’avions déjà fait il y a 3 semaines devant la Barrière de Ross, nous avons donc mesuré les paramètres de la colonne d’eau juste au pied de la falaise du Mertz.

Pendant 2 jours nous avons réalisé de nombreux profils de température, salinité et propriétés optiques de l’eau jusqu’à 500m de profondeur grâce à notre profileur CTD et son treuil depuis la plage arrière de Persévérance. Le courantomètre de coque mesurait en permanence le profil des courants sous le bateau et nous avons aussi effectué des prélèvements d’eau en surface et à différentes profondeurs afin d’analyser les concentrations des différentes espèces de plancton. Tout cela avec le bateau en dérive à moins de 100m de la falaise, donc il fallait être très vigilant car au moindre vêlage d’iceberg, il aurait fallu manoeuvrer très rapidement pour échapper au pire, ce qui heureusement n’est jamais arrivé .
Une fois terminées ces belles manipes, une ultime analyse des cartes de glace nous a confirmé que la route pour DDU était définitivement bloquée par une banquise persistante. Nous avons donc entamé notre route retour vers le Nord. Mais nous n’étions pas les seuls sur cette route car l’Astrolabe venait juste de quitter DDU en faisant un détour vers le Mertz. Nous avons donc fait un bout de chemin derrière lui en profitant de ses capacités de brise glace pour nous faciliter la route dans les glaçons.
