Du 21 au 25 février : Tradi-Mods vs Rockers (Crammed Discs)
Tradi-Mods VS Rockers
Dès la fin des années 70 sur le label Ocora et plus récemment via la série Congotronics du label belge Crammed Discs, les musiques urbaines congolaises défendues par Konono N°1, le Kasaï All Stars et d’autres ont interloqué, séduit et fasciné de nombreux artistes à travers le vaste monde. Est-il besoin de rappeler que Bjork a fait appel aux sémillants Konono N°1 sur Earth Intruders pour saisir la force intrinsèque de ces likembés électrifiés, de ce regard novateur sur les musiques patrimoniales, de ce courant musical universel baptisé fort à propos « tradi-mods » ?
C’est d’ailleurs en jouant avec ce nom, dont le suffixe évoque un courant musical inspiré du modernisme dans le jazz (qui revendiqua sa propre esthétique amphétaminée à Londres à la fin des années 50), et en l’opposant aux rockers, que le label pose le débat. Les rockers réunis ici par Crammed Discs arpentent les scènes rock indie (Animal Collective, J, Andrew Bird) ou électro-subliminale (Mark Ernestus, Burnt Friedman, Juana Molina). On croise même Aksak Maboul, groupe pionnier des musiques protéiformes fondé par Marc Hollander et Vincent Kénis, qui avant même leur création en 1980 de Crammed Discs, brûla les frontières entre les genres. Tous les protagonistes, en tout cas, on été bluffés par cette distorsion du son, par ce beat up-tempo. Relectures, reconstructions, voire « recontextualisations », davantage que remixes, les 26 titres de ce coffret de deux CDs donnent plus d’épaisseur encore au son Congotronics, et dessinent un paradigme qui marque déjà le futur des musiques. Tradi-mods contre rockers, tout contre….
Squaaly
Et la critique de Libération :
Les Congolais de Staff Benda Bilili ont beaucoup fait parler d’eux ces dernières années en se hissant des rues de Kinshasa aux grandes scènes d’Europe. Mais si leur histoire est belle, leur musique n’est qu’une déclinaison paisible de la rumba congolaise qui sévissait dans la région dans les années 1950. Derrière eux, moins connu mais plus novateur et influent, le collectif Konono n°1 infuse bien plus sûrement ses sonorités transe, blues et électroniques depuis 2004, date de la sortie de son premier album mondialement diffusé : Congotronics.
Le choc a été discret à l’époque, mais de plus en plus d’artistes occidentaux ont depuis fait part de leur amour pour la surpuissante sono bricolée par les Congolais. Et notamment pour le son entêtant de leurs likembés électrifiés. Jusqu’à Björk et Herbie Hancock, qui ont invité Konono n°1 sur leurs albums.
Depuis, Congotronics est devenu une série publiée par le label belge Crammed Discs, qui réunit à ce jour, outre un deuxième album et un live de Konono, une compilation et un album de Kasaï Allstars.
C’est le point de départ de Tradi-Mods vs Rockers : Crammed a proposé à une trentaine d’artistes et fans revendiqués de se saisir du matériel sonore pour le traiter et le maltraiter à l’envi. Pas question de faire des reprises strictes des longues chansons de Konono n°1, Kasaï Allstars, Sobanza Mimanisa ou Kisanzi Kongo : il s’agit là de dévier librement.
Et c’est dans les frottements ainsi créés que l’on réalise à quel point la musique des Congolais, électronique par essence mais charnelle par nature, rencontre logiquement celle d’artistes qu’on penserait au premier abord éloignés.
Ainsi Andrew Bird, siffleur de mélodies pop tout ce qu’il y a de plus soyeuses, qui construit un dialogue entre ses croches de violon et le son rugueux du likembé. Ou Glenn Kotche, batteur sous-exploité des géants américains du café Wilco, qui choisit une abstraction cristalline et aérienne pour mieux la ramener violemment sur la terre humide. On croise aussi Aksak Maboul, groupe formé des deux fondateurs de Crammed Discs, qui sort de trente ans de sommeil ; puis les barbus néo-country de Megafaun ou le duo de DJs et producteurs Optimo.
Chose rare dans ce genre de projet qui sombre la plupart du temps dans la révérence molle, les deux disques sont réussis presque de bout en bout (Animal Collective, pourtant client idéal, ne s’est pas foulé) et matérialisent solidement la passerelle digitale qui relie aujourd’hui tous les continents à une vitesse passionnante.
Ainsi, Konono n°1 était présent dès 1987 sur un disque (aujourd’hui indisponible par des voies légales) produit par le label de Radio France, Ocora - Zaïre : musiques urbaines à Kinshasa. Les Congolais jouaient déjà du piano à pouces électrifié et tapaient déjà sur des percussions improvisées pour en faire une danse psychédélique, instable et punk à sa façon. Mais rares furent alors les personnes à entendre ce disque.
Crammed a effacé cette injustice dix-sept ans plus tard, et Internet a fait le reste. Jusqu’à Tradi-Mods vs Rockers, qui achève d’enterrer les frontières musicales.

