Du 24 au 28 janvier : Edwyn Collins "Losing sleep" (Cooperative Music/Pias)
Edwyn Collins - Losing Sleep Coopérative Music / Pias En février 2005, Edwyn Collins s’effondrait, terrassé par une attaque cérébrale. Donné pour mort, il revient pourtant avec un nouvel album et explique comment sa vie a été sauvée par le rock’n’roll.
En France, on le connaît surtout pour son tube A Girl Like You. Au Royaume-Uni et même parmi les jeunes groupes américains nourris aux blogs, Edwyn Collins, qui sort cette semaine son septième album solo, est depuis trente ans, en solo ou avec son groupe Orange Juice, une influence constante. En mélangeant naïvement à Glasgow le Velvet Underground et Curtis Mayfield, les Byrds et Chic, il inventait un son qui allait servir de tuteur légal à toute une pop romantique et frénétique.
Ce n’est pas un hasard si les Drums mais aussi Johnny Marr des Smiths se pressent au chevet de ce nouvel album. C’était précisément pour parler de cette influence alors évidente, digérée et assumée en tête des charts anglais – notamment sous la houlette de Franz Ferdinand – qu’Edwyn Collins avait été invité, le 18 février 2005 sur les ondes de la BBC. Il sortit du studio nauséeux.
Deux jours plus tard, sa femme le retrouvait, en petit tas disloqué, sur le parquet de leur salon : il venait d’être victime d’une hémorragie cérébrale carabinée. Après cinq jours entre la vie et la mort, une seconde hémorragie encore plus violente le terrasse. Les médecins annoncent à sa femme Grace qu’il ne lui reste que quelques heures à vivre. “Je ne voyais pas comment il pouvait remonter. Pour moi, il était déjà légume, en coma dépassé.”
Moins d’un an plus tard, Edwyn Collins émerge pourtant de l’hôpital, le flanc droit paralysé, privé de l’usage de la parole, de ses jambes, partiellement amnésique, une plaque de titane vissée sur la boîte crânienne. Mais il a défié la médecine, il est vivant. Résumant cette lente odyssée vers la lumière, Edwyn Collins dira : “Je suis mort. Et puis j’ai ressuscité.”
Edwyn Collins, érudit de toutes choses liées au Velvet Underground, n’a jamais oublié une vieille chanson de Lou Reed. Elle disait : “Her life was saved by rock’n’roll.” Sa vie sera donc sauvée par le rock’n’roll. “Je n’oublierai jamais la première chanson que j’ai entendu en sortant du coma. Grace m’avait emmené un CD, le premier titre était Promised Land de Johnnie Allan et je me suis mis à pleurer, submergé par l’émotion. Dans mon cerveau, tout était flou, en miettes, mais la musique était restée. Ça a été un déclic.”
Il décide alors de narguer la mort, d’estomaquer la médecine. Il a perdu l’usage de la main droite ? Qu’importe, il écrira de la gauche. Il ne peut plus jouer de guitare ? Tant pis, il demandera à un musicien de jouer le rythme, réservant les accords sur le manche à sa main valide. Il lui faut aussi retrouver sa voix. Si la diction d’Edwyn Collins demeure incertaine, voire douloureuse, son chant, lui, n’a rien perdu de sa profondeur de crooner, de sa sensualité.
Sur l’album, il chante : “Maintenant, je sais ce qui m’a vraiment manqué, ce que je chéris, ce dont j’ai besoin, ce qui mérite ma confiance…” Et le confirme : “Je n’ai plus le temps de faire le malin avec les tournures de phrases, les métaphores, les sons. Je veux que tout soit clair, simple, franc, honnête. Pendant l’enregistrement, je disais aux musiciens : je veux que ça sonne comme une version punk de la northern soul.” Et ce qui frappe, d’entrée, est justement l’allégresse, l’optimisme et la vigueur des mélodies : un antidote sans doute nécessaire aux doutes, à la confusion et au chaos.
Soulagement : on écoute cet album par passion, jamais par compassion – comme ça avait été le cas avec son prédécesseur, enregistré avant son attaque cérébrale, mais achevé en 2007, comme une forme de rééducation. Il s’appelait Home Again (“De retour à la maison”). “La maison”, dans le quartier londonien de Kilburn, c’est aujourd’hui un studio où s’entassent en un savant bordel instruments, effets et gadgets vintage.
Grace confirme : “En sortant de l’hôpital, il ne se rappelait de rien : la maison, le quartier… Mais tout de suite, il a reconnu le studio.” Soit un repère immuable, aux rituels réconfortants pour un homme qui a perdu des tronçons entiers de mémoire, qui a dû tout réapprendre, y compris la technologie. C’est aussi un lieu de passage pour groupes établis et jeunes pousses venus enregistrer à l’ancienne chez cet artisan du son – de Divine Comedy aux Cribs. “Ces jeunes groupes, comme The Drums, me traitent avec respect et ça me sidère. Je ne regarde jamais en arrière, Orange Juice et tout ça, c’est sans importance : j’ignore tout de la nostalgie. Je veux juste me sentir vivant.”
Avant de le quitter, épuisé mais jovial, on évoque une dernière fois les longs mois de privation, de frustrations et de ce qui lui manquait le plus alors. “Un des trucs les plus affreux est que sur mon lit d’hôpital, je ne pouvais plus rire : j’avais oublié. Il m’a fallu réapprendre à rire, physiquement…” Son rire part alors aussi franc, fluide et transperçant que son chant. Il est tombé, mais peut aujourd’hui en rire. C’était le titre d’un des singles mythiques d’Orange Juice : Falling & Laughing.
Source : Les inrocks

