-Du 7 au 11 mai : Alabama Shakes "Boys & Girls" (Rough Trade/Beggars)
Souvenez-vous de ce nom : Brittany Howard. Elle est la chanteuse des Alabama Shakes et on n’a pas fini de vous soûler avec sa soul. Vous pouvez oublier son nom, mais de toute façon vous n’échapperez pas à sa voix : un râle sensuel et autoritaire, revenu de loin, qui détourne les guitares plutôt rock, paisibles et sudistes (le groupe vient… d’Alabama) de ses acolytes vers une soul profonde, massive, brûlante. En fait, on soupçonne même les Alabama Shakes de posséder plusieurs Brittany Howard, tant sa voix est multiple, dégringolant du gospel céleste au blues des bas-fonds sur l’ordre de guitares indécentes. Leurs concerts, moments terribles où l’on jure entendre Aretha Franklin bramer devant Creedence Clearwater Revival, seront la grande chaudière de 2012. Dans Alabama Shakes, il y a “shake” : ni vos hanches, ni vos fesses n’auront le choix.
Les Inrockuptibles
Alabama Shakes, les enfants de Creedence et d’Aretha Franklin
Même approche vintage, mais avec nettement plus de nerfs et de tension, dans la soul furibonde et habitée des Américains Alabama Shakes. Au départ, ils s’appelaient The Shakes tout simplement, d’après le verbe “to shake”, que l’on pourrait ici traduire par “remuer son popotin et faire la joie au slip”. Devenus Alabama Shakes, ils continuent à faire de la musique de danse, païenne et chienne. “De la vraie dance-music, avec un rythme branché directement sur le cœur, ricane leur guitariste Heath Fogg. La preuve : il y a même des slows.”
Il y a des slows mais ils ressemblent à ces faux calmes entre deux tornades sur le fantastique premier album des Américains, qui terrorisent la soul-music au Teaser, aux électrochocs. Un vrai fantasme de musique du Sud, gumbo épicé et dessalé où s’entrechoquent les mélodies crâneuses des jeunes Kings Of Leon, le rhythm’n’blues primitif et débraillé de Little Richard ou le rock traînant de Creedence Clearwater Revival. On dirait le Sud, et c’est l’Alabama, Athens précisément, bourgade rurale située à une virée de pick-up d’une Mecque de la musique agitée et fiévreuse : Muscle Shoals. C’est là, dans des studios aujourd’hui transformés en musée, que s’écrivirent quelques-unes des pages les plus torrides et fertiles de la soul. Un lupanar où le rock, de Dylan aux Black Keys, est lui aussi venu se dévergonder.
“On y passait sans remarquer les studios, sans savoir que tant d’albums fondamentaux y ont été enregistrés, s’étonne Fogg… C’est ensuite devenu un motif de fierté, ça veut quand même dire que les Rolling Stones ou Aretha Franklin ont traîné dans notre petit coin d’Alabama. Beaucoup de groupes ont tenté de marier la soul et le rock. Mais ils avaient juste oublié le principal ingrédient de toutes ces musiques : la vieille country.”
Orchestre de balloche qui reprenait pendant des heures aussi bien AC/DC que James Brown ou Otis Redding, les Alabama Shakes auraient pu ne jamais quitter les rades de bords d’highways de l’Alabama, mais le hobby a fini par les habiter jusqu’à devenir une obsession pour laquelle, dès 2009, ils ont tout sacrifié : études, familles, amours. Mais les ambitions restaient modestes, régionales, jusqu’au jour où leur musique, portée par le net, leur échappa.
Brittany Howard, chanteuse aussi exubérante sur scène que timide dans le civil, se souvient : “Pendant des années, j’étais invisible, je distribuais les journaux au porte-à-porte… C’est bizarre d’être considérée comme une vraie chanteuse. La première fois que j’ai vu le public chanter mes paroles en concert, j’ai pleuré.” Heath Fogg, qui commença la musique en usant les riffs de Nirvana ou des Stooges, enchaîne : “Avant Alabama Shakes, je n’avais jamais quitté mon pays. La musique me servait à m’évader du quotidien, de l’ennui, du stress, du désœuvrement… Là, je voyage partout, c’est irréel. On a du mal à piger ce qui nous arrive.”
S’il ne contrôle pas encore son environnement, le groupe est, soniquement, très en avance. De ses années de bal, il a retenu un sens aigu de l’efficacité, de l’immédiateté, de la versatilité, mais en les mettant strictement au service d’une écriture rugueuse, fulgurante, qui accepte les incidents, les maladresses, les cahots du live : le son a beau être chaud, plein, dense, il reste fondamentalement éraflé, analogique, crasseux sous les ongles. La voix de Brittany est ainsi un monstre que personne ne veut dompter, encager : elle joue des coudes, tabasse autant qu’elle caresse, en roue libre. La chanteuse, qui a débuté à l’église et transporte aujourd’hui des démons dans sa culotte, ne veut surtout pas savoir d’où remonte ce feulement. Elle avoue juste que ce hurlement a des raisons pragmatiques : dans le local de répétition, il lui fallait couvrir les amplis et la batterie. “Je ne travaille pas ma voix, elle a toujours été là. Mais pendant des années, elle était bridée par la timidité.”
Sur scène, Brittany devient maîtresse femme, dompteuse de tempêtes : une vraie soul sista aux cordes vocales tendues (comme un arc ou un string, c’est selon) dont les airs angéliques cachent une bombe à retardement. “J’ai toujours été à cran, une vraie tête brûlée. J’ai récemment présenté mes excuses à mes parents pour les avoir à ce point martyrisés.” Virée de l’école, chanteuse punk, fan de Bowie, elle a ainsi fait les quatre cents coups, jouant avec la poudre – et pas seulement d’escampette. “Je m’amusais à provoquer des explosions, boum !” Elle continue : soul, southern- rock ou r’n’b en font aujourd’hui les frais, la dynamite accrochée à la ceinture – qui n’est pas de chasteté.

